LES RUINES DU TEMPLE DORYO-DO

 

I

 

     Plus mes pas me rapprochaient du temple Dōryō-dō, plus je sus qu’il était habité d’une présence peu commune. Je pénétrais au milieu d’un parc humide et flegmatique sous la lueur d’une lune blafarde lorsque celui-ci se présenta à moi. Il surplombait étrangement le feuillage des arbres comme l’esprit d’un cadavre fulmine au-dessus d’une stèle mal gardée. Un malaise obscur imbibait le bois infecté par le temps de ce labyrinthe feuillu, qui semblait plus ancien encore que la rivière aux pierres taillées par l’érosion des siècles passés, et j’eu la désagréable impression d’être envahi par le murmure d’un sentiment qui m’ordonnait de rebrousser chemin et de m’éloigner hâtivement de ce temple maudit, que nul n’avait encore jamais osé fouler depuis l’incident de l’année 1973.

     Le long de la route reliant Hachiōji à Yokohama, établie depuis fort longtemps durant la période Edo, repose le temple Dōryō-dō aux voix taciturnes, ses tombeaux et anciens puits façonnés le long du Kinu no Michi, la route de la soie. Il s’étendait ainsi, tapis derrière de sinistres baraquements en ruines, dont la pierre semblait plus vieille que la légendaire citée d’Uruk, ou que la plus vieille construction jamais établie par l’homme. Même si son histoire ne remonte qu’à quelques années seulement, je savais qu’aucune légende ne se trouvait être assez ancienne pour définir l’origine de cette place damnée ; on se contente de l’évoquer à voix basse pour hanter les rêves des enfants teigneux.

     J’aurais dû me douter que les Japonais locaux avaient de bonnes raisons d’éviter le temple Dōryō-dō, qui se trouve au cœur même de cette étrange histoire d’il y a quatre ans, lorsqu’un professeur d’université assassina de sang-froid l’une de ses propres étudiantes. Je m’aventurai cependant à travers cette brume nauséabonde en direction du village Hachiōji. L’atmosphère de terreur qui régnait ici était à tel point que mon corps tout entier s’en retrouvait entièrement paralysé par la peur, et mes mains tremblaient sous le poids de l’épouvante que je ressentais alors ; c’est pourquoi aujourd’hui encore le craquement du bois qui travaille me fait tressaillir aussi sauvagement. Lorsque j’arrivai finalement au centre de ce village figé par le sombre passage du temps, j’eus soudain l’impression d’être épié, à tel point qu’un malaise des plus malsains m’envahit des pieds à la tête. Lorsque le son de mon cœur frappant contre ma poitrine brûlante se dissipa, je poursuivis ma route le long de la rivière menant au temple.

     Après plusieurs heures d’attente dans la froideur de cette nuit au ciel dégagé, mes jambes refusèrent toujours de faire le moindre pas en direction du lieu maudit. Lorsque les étoiles dépérirent au travers des premières lueurs du matin, j’entendis un murmure se dégager du puit sans fond de l’ancien temple aujourd’hui abandonné. A cet instant précis, je remarquai un souffle à la fois chaud et humide qui dansait parmi les feuilles, malgré le ciel vide et l’absence certaine de toute perturbation atmosphérique. Les premiers rayons du soleil surgirent alors par-delà la pénombre lugubre de la nuit qui déjà s’éteignait. Dans l’état fiévreux qui commençait à ronger ma santé mentale, je crus percevoir une silhouette se dessiner au centre du temple, un être sans visage me fixant d’un air cauchemardesque comme pour me mettre en garde, ou m’attirer. Je ne pouvais en être certain. Le regard brumeux et l’esprit confus, je dirigeai progressivement mes pieds vers cette silencieuse cité de pierre, que moi seul ai eu l’occasion de fouler depuis bien des années.

     Je m’égarais quelque temps parmi les murs anciens de la bâtisse en pierre, dont la toiture propageait le chatoiement du disque solaire à travers l’ancien lieu sacré. Les hommes qui avaient forgé cette cité tant de siècles auparavant avaient usé d’une technique identifiable que dans de rares endroits au pays du soleil levant. L’antiquité du site me perturbait,  non pas au travers de l’art utilisé dans le façonnage de l’antre interdite, mais plus par la sensation de spiritualité qui émanait des profondeurs du sous-sol, et je craignais de découvrir si cette façade érigée par l’homme cachait quelque chose d’autre, car l’atmosphère qui s’en dégageait ne m’inspirait aucune confiance. Equipé de mon piochon et de ma brosse à poils durs, je passais toute la journée à examiner l’intérieur du temple, mais mon travail se révélait très vite être dénué de tout sens. A la levée de la seconde lune, lorsque le vent de minuit se remit à souffler à travers les arbres endormis, la répulsion que je ressenti me poussa à prendre cette décision que j’aurais alors dû prendre plusieurs heures plus tôt.

     Quand l’aube me tira de mes cauchemars, je me hâtai de me présenter devant ce puit qui semblait alors interminable. A nouveau j’examinai les lieux, comme pour y trouver une alternative, une réponse qui m’empêcherait de descendre dans cet abîme sans fin, dans ce trou qui semblait habité par quelque chose auquel je ne voulais pas faire face. Plus j’observai cet endroit, et plus je me persuadai que cet assassinat d’il y a quelques années n’était rien d’autre que l’avertissement d’une monstruosité bien plus épouvantable encore qui se manifestait au travers de ces splendeurs reculées.

     J’arrivai alors en bas de l’étroite colonne de pierre creusée en-dessous du sol, et je jubilai à la vue de nouvelles traces à suivre sous ce temple qui désormais avait hypnotisé mon esprit. Il était possible de distinguer, parfaitement sculptés dans la ce rempart de pierre, d’anciens symboles ne ressemblant en rien à ceux connus du peuple local, ou de n’importe quelle autre civilisation sur terre. Je ne pouvais savoir ce qui m’attendait à l’intérieur de ce tombeau préservé des ravages du temps, des vents impétueux qui avaient alors dégradé les bâtisses extérieures de ce temple.

     Ce qui ressemblait à d’étranges symboles gravés aléatoirement sur un espace rocheux quelconque pouvait en réalité s’associer à un ancien langage perdu depuis des décennies, peut-être même des siècles. Mon esprit ne pouvait taire l’idée que je me tenais face au précurseur de ce qui aujourd’hui se trouve être l’alphabet japonais. Autour de moi, les couloirs les plus proches étaient sombres, silencieux et gorgés de sable, et mon écho résonnait à travers des kilomètres de labyrinthes entrelacés. La torche à la main afin de ne rien manquer des secrets qui abritaient ces lieux, je m’aventurai dans les vestiges de cette demeure sacrée. J’y trouvai d’étranges stèles, des colonnes rocheuses visiblement taillées à la main, ainsi que plusieurs petites pièces sombres dans lesquelles se cachaient des chaines et des coupelles boisées. Le plafond de ces salles était particulièrement bas, probablement des chambres punitives dans lesquelles les prisonniers étaient incapables de se mettre debout, agonisant ainsi d’atrophie musculaire pendant plusieurs jours.

     Muni de ma torche, je décidai de m’enfoncer encore plus profondément dans les ténèbres glaciales de ce qui semblait être un ancien lieu de torture. Plus j’avançais et plus je rencontrais ces étranges symboles gravés dans la roche. Bien qu’étant spécialiste en calligraphie Japonaise, il m’était impossible de les déchiffrer. J’étais en train de les inspecter lorsque le silence des lieux se brisa. Un écho, semblable à un murmure des plus sinistres, retentit sur chacune des parois souterraines pour venir doucement caresser mes oreilles comme pour m’attirer sensuellement vers un cauchemar sans fin. Pris de panique, je m’empressai  de scruter chaque recoin de cette chambre maudite dans laquelle je me trouvai, avant de chercher quelque objet inflammable capable d’augmenter mon champ de vision. Je conçus rapidement une seconde torche à l’aide de mon chemisier et de ma brosse imbibée de ce qui pouvait encore me servir de courage au fond d’une vieille flasque à Whisky, mais un vent violent venant tout droit du couloir face à moi vint balayer ce qui me restait d’espoir dans un épais nuage de sable. Choisissant tout d’abord l’explication la plus rationnelle, je conclu rapidement qu’il devait s’agir d’un effet naturel provoqué par une ouverture ou une fissure communiquant avec l’extérieur. Cette théorie me rassurait pour deux raisons : non seulement elle prouvait l’existence d’une autre sortie en direction du sud, mais surtout, elle permettait de réfuter l’existence de tout esprit malveillant au sein de cette pénombre qui déjà faisait suffoquer ma raison.

     La peur ne parvenant pas à prendre le pas sur ma curiosité excitée par cette trouvaille, je décidai de ne pas m’enfuir de ces ruines qui jadis devaient abriter quelque chose de plus ancien encore que l’homme. Ainsi, je m’engouffrai dans ce couloir qui m’avait tant terrifié quelques secondes auparavant, afin de découvrir les moindres secrets qui abritaient le temple.

     Plus j’avançais, et plus je sentais comme une présence rôder tout autour de moi, comme le reflet de ma propre âme sur une eau agitée et désirant quitter mon enveloppe charnelle à tout jamais. Après quelques pas seulement, je remarquais que le couloir devenait de plus en plus étroit et que le sol commençait à afficher une légère pente à l’inclinaison variable. La pénombre guettait mes pas et me donnait la désagréable impression que la pierre pouvait à tout moment se dérober sous mes pieds.

     Alors que mes yeux s’habituaient petit à petit à l’absence de lumière, il me devenait possible de distinguer les blocs de roche qui frôlaient alors mes doigts. Mon esprit, quant à lui, ne retrouvait pas son état sein et lucide, continuant sa course vers des profondeurs que je n’osais alors pas contempler. A ce stade, seule une personne sous l’emprise d’une quelconque drogue forte pouvait imaginer l’instabilité de ma santé mentale. L’étroit passage ne cessait de s’enfoncer toujours plus loin sous terre, jusqu’à me mener à ce qui semblait être un puit sans fond. Ma prudence ainsi que la vitesse particulièrement hésitante de ma progression m’empêchèrent d’y tomber, mais l’idée de pouvoir ressortir vivant de cette prison qui intoxiquait mes pensées se faisait de plus en plus rare. En réalité, je crois bien que j’avais déjà abandonné tout espoir de revoir un jour la lumière du soleil.

     A ma droite, des marches aux formes irrégulières m’incitaient à poursuivre ma quête et à m’enfoncer plus loin encore dans les ténèbres. Ne pouvant à présent plus faire demi-tour – l’obscurité ne me permettait pas de retrouver mon chemin – je choisissais de sacrifier mes dernières forces pour sombrer dans ce qui me paraissait être la représentation de la gorge du diable en personne.

     Plus je me laissais absorber par cette indescriptible noirceur et plus je sentais mon équilibre mental se renverser. Très vite, j’eu l’impression d’être sujet à de fortes hallucinations et je me surprenais à répéter quelques bribes d’une langue qui n’avait alors que peu de sens :

Kono yamino naka,
Anata no shinzowo sasageru.
Kanojo no tamashi wa ibashowo motomeru,
Anata wa dorei.
Hono no naka, sekai horobirudesho,
Kanojo no eikowo tataeyo.

     Ces murmures ressemblaient à du japonais, mais j’étais incapable d’en restituer une traduction correcte. Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher de ressentir ce malaise pénétrant mes entrailles. Je le savais, ces mots n’avaient aucune bonté.  Pétrifié par une nouvelle vague d’effroi, je me laissai tomber à terre, comme pour me protéger de quelque chose que je sentais arriver derrière moi. Ne pouvant convaincre mon corps de se remettre debout, c’est aveugle et paralysé que je poursuivis cette descente aux enfers. Pourquoi continuai-je ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je n’étais même plus conscient du réel ou de l’irréel, de la vérité ou du mensonge. Peut-être même étais-je déjà mort.

     Quand je parvins enfin à dominer mon corps, près d’une heure plus tard – ou plusieurs heures, la notion du temps n’étant plus qu’un bref souvenir – je me trouvais bien loin de mon point de départ. Tout autour de moi s’étirait une infinie confusion, étouffée par les chuchotements incessants qui dévoraient mon aptitude à fonctionner de façon harmonieuse et rationnelle. Cependant, quelque chose n’allait pas. Plus j’avançais et plus je portais ce poids sur mes épaules, comme une mystérieuse attraction envoûtante me tirant inévitablement vers les abysses. Perdu dans les grandes profondeurs, ma vision de la réalité était comme altérée par un trouble que je croyais alors être de la schizophrénie. A  ce moment précis, ma détresse psychologique était telle que j’en étais venu à me demander si je n’étais pas en train de rêver, menotté au pied du lit de l’un de ces hôpitaux psychiatriques réputés pour ne traiter que les cas les plus extrêmes. Mais je n’étais pas fou. J’étais simplement persuadé de le devenir. Arrivé à ce que je pensais être le mi-chemin entre la première et la dernière marche de cette spirale creusée au sein de cette terra incognita, je cru percevoir une lumière jaunâtre émaner faiblement du précipice. Je m’approchai si près que je pu brièvement sentir la chaleur caresser mon épiderme, juste avant de basculer dans le vide de cet espace nu et confiné.

     Lorsque je revins à moi, ma première émotion fut l’étonnement d’être encore en vie malgré une chute de plusieurs dizaines de mètres. Peut-être avais-je rêvé tout cela ? Peut-être croyais-je que mon inconscient avait dû saisir des éléments que ma conscience n’avait pas pu comprendre ? Le regard brumeux et le corps encore engourdi, je tentais d’observer de plus près l’endroit dans lequel je me trouvai afin de trouver des réponses.

 Fin de la première partie.